Le « mati »… quand une amulette crétoise rejoint le cœur de la thérapie

Le mati comme symbole de non jugement dans la thérapie humaniste

Je reviens tout juste de Crète. Un voyage ressourçant que je savais être nécessaire.

Parce que oui, être thérapeute demande de prendre soin de soi. Rester pleinement à l’écoute de l’autre, séance après séance, suppose qu’on ne se vide pas soi-même. Et les voyages sont vraiment, pour moi, une façon de me poser. De retrouver un espace intérieur plus calme, plus habité.

Je sens parfois une légère inquiétude chez certaines personnes quand j’annonce une absence de quelques jours. C’est humain, et je le comprends tout à fait. Mais c’est aussi, me semble-t-il, une manière concrète de montrer quelque chose d’important : prendre soin de moi fait partie de mon travail. Et que ce soin que je me donne leur revient, en quelque sorte, à chaque séance.

Une rencontre sympathique dans un village de potiers

C’est à Margarites, un petit village d’artisans potiers, que la découverte du mati a fait sens pour moi. J’étais entrée dans une boutique, attirée par quelque chose d’inattendu : un parfum, celui de bougies à la cire d’abeille naturelle, doux et chaud. Cette odeur m’avait arrêtée net sur le pas de la porte.

J’aime cet incroyable pouvoir de l’olfaction, la façon qu’ont les odeurs de nous replonger dans les événements, de nous transporter ailleurs, ou au contraire de nous ramener très exactement là où nous sommes.

La femme qui tenait la boutique s’appelait Hélène. Comme moi. Je ne sais plus comment nous en étions arrivées à nous présenter l’une à l’autre mais nous avons souri toutes les deux de cette coïncidence, et nous avons commencé à parler un peu plus longuement .

J’en ai profité pour revenir sur un petit détail qui m’intriguait et je lui ai demandé ce que signifiait ce petit œil bleu que je croisais partout depuis mon arrivée, suspendu aux portes des maisons et présent ici et là dans la décoration ou les boutiques. C’est elle qui m’a alors expliqué ce que c’était et que cela s’appelait le « mati » : une amulette de protection contre le mauvais œil, ce regard chargé d’envie ou de malveillance qu’une personne peut poser sur une autre et qui, croit-on depuis l’Antiquité, peut lui nuire.

Je lui ai dit que cela me faisait penser à quelque chose : à cette importance de ne pas se laisser influencer par les jugements des autres — qu’ils soient négatifs ou même positifs.

Elle m’a regardée et elle a souri : « C’est tout à fait cela. »

Cette amulette de protection contre le mauvais œil, dont des anthropologues ont montré qu’elle reste vivante jusque dans les diasporas grecques modernes et les réseaux sociaux 1 m’a immédiatement fait penser à quelque chose…

« Le regard qui blesse … et celui qui enferme. »

Cette petite phrase a continué à résonner en moi en rentrant de voyage.

Parce que cette peur du regard de l’autre, je la rencontre tous les jours dans mon travail. Beaucoup de personnes qui poussent la porte d’un cabinet de psychologue arrivent avec cette histoire : une longue exposition à des regards qui ont conditionné, évalué, comparé. Des regards qui ont appris à une part d’elles-mêmes qu’elles devaient se surveiller, se contrôler, se censurer pour rester acceptables.

Et ce n’est pas uniquement le regard négatif qui pose problème. Le regard positif peut lui aussi créer une dépendance à l’approbation, à la validation extérieure, au besoin que l’autre confirme qu’on est bien, qu’on fait bien, qu’on est assez.

Dans les deux cas, on reste tourné vers l’extérieur. On attend quelque chose de l’autre pour se sentir exister.

Ce que propose la thérapie ACP

Dans l’Approche Centrée sur la Personne développée par Carl Rogers, l’une des conditions essentielles à la croissance de la personne est ce qu’il appelle la considération positive inconditionnelle 2.

Concrètement, cela signifie que le thérapeute accueille ce que la personne apporte — ses doutes, ses contradictions, ses parts d’ombre, ses élans — sans juger, sans évaluer, sans comparer. Ni en bien, ni en mal.

Ce n’est pas de la complaisance. C’est quelque chose de plus subtil et de plus rare : un regard qui ne condamne pas, mais qui n’applaudit pas non plus. Un regard qui simplement accueille.

Et c’est précisément ce regard-là qui crée les conditions pour que quelque chose se déploie. Progressivement, la personne peut se risquer à dire ce qu’elle n’a jamais osé dire. À explorer ce qu’elle avait soigneusement enfoui. À s’approcher d’elle-même sans avoir besoin de l’approbation de personne.

Oserais-je la comparaison du psychologue humaniste comme « mati vivant » ?

Ce parallèle m’a frappée, dans cette boutique de Margarites.

Les Crétois, depuis des siècles, ont cherché à se protéger du mauvais œil à travers un objet. Quelque chose d’externe, de visible, de concret, qui ferait rempart entre eux et ce regard qui blesse ou qui enferme.

La psychothérapie ACP propose quelque chose d’analogue, mais qui va plus loin.

Comme psychothérapeute, je ne suis évidemment pas un objet protecteur! Mais je cherche à être une présence humaine qui incarne, le temps des séances, un regard libéré du jugement. Un espace où ni l’idée d’un mauvais œil de la critique ou même du bon œil de l’approbation n’ont de prise.

Mais l’enjeu, à terme, n’est pas de rester protégé par quelqu’un d’autre.

C’est d’intérioriser progressivement ce regard bienveillant et libre. De le retourner vers soi. De se sentir digne d’exister tel que l’on est.

C’est cela, la croissance vers l’autonomie dont parle Rogers

Ce que les cultures anciennes savaient déjà

Ce qui me touche dans cette rencontre, et dans le parallèle qu’elle a ouvert, c’est ceci : ce besoin d’être vu sans être jugé n’est pas une invention de la psychologie moderne.

Les Crétois de l’Antiquité l’avaient déjà senti. Ils l’avaient traduit en verre bleu, en rite, en symbole transmis de génération en génération. Parce qu’il y a quelque chose d’universel et de très ancien dans cette vulnérabilité humaine face au regard de l’autre.

Carl Rogers n’a pas inventé la bienveillance mais il l’a théorisée avec humilité, mise en pratique, enseignée. Il a montré que ce que des cultures populaires portaient intuitivement peut devenir le cœur d’une relation thérapeutique transformatrice.

Je suis rentrée de Crète avec, dans mes bagages, une petite suspension en verre — un mati trouvé dans une boutique en bord de mer. Elle est maintenant accrochée dans mon cabinet de consultations privé à Louvain-la-Neuve. Et chaque fois que mon regard s’y pose entre deux séances, elle me rappelle ce à quoi je veux rester fidèle : un regard qui accueille, sans juger. Ni en bien, ni en mal.

1 – Stampliaka, R. C. (2025). Seen and unseen: The persistence of the evil eye in Greek culture. Culture & Tradition: The Canadian Student Journal of Folklore and Ethnology, 36, 75–100.

L’article de Caroline Stampliaka est disponible en accès libre ici : https://journals.library.mun.ca/index.php/ct/article/view/2945

2 – Rogers, C. R. (1968). Le développement de la personne. Dunod.

Le développement de la personne – Livre Thérapies complémentaires de Carl R. Rogers – Dunod

Étudier à Louvain-la-Neuve : s’ouvrir à une période de transition de vie

Dans une ville universitaire comme Louvain-la-Neuve, beaucoup d’étudiants traversent bien plus qu’un parcours académique.

Quand on parle des études supérieures, on pense souvent aux cours, aux examens, aux choix d’orientation ou encore à l’avenir professionnel. Mais il se joue aussi autre chose pendant ces années-là. Quelque chose de plus discret, parfois de plus bouleversant : une transformation intérieure qui peut venir chambouler le quotidien.

Passer quelques années de vie à étudier quand on a 20 ans, ce n’est pas seulement un parcours académique.

Les années dans les études supérieures sont aussi, et peut-être même fondamentalement, des années de transformation psychique, relationnelle et identitaire.

J’aime beaucoup la notion de transition, explorée par William Bridges 1. Il a beaucoup travaillé sur les transitions humaines et il affirme qu’une transition n’est pas simplement un changement extérieur et factuel. Elle impliquerait aussi un mouvement intérieur, une réflexivité personnelle. Selon lui, toute transition comporte une phase intermédiaire où l’ancienne réalité ne convient plus tout à fait, alors que la nouvelle n’est pas encore construite, voire n’est pas encore perceptible.

En réalité, bien que bénéfique, une transition peut être insécurisante à vivre.

Beaucoup d’étudiants vivent exactement cela. Ils ne sont plus tout à fait les adolescents qu’ils étaient, sans encore savoir clairement qui ils deviennent. Et cette sensation peut être profondément déstabilisante.

Etre perdu… ou être en transition?

Dans mon travail de psychologue, je rencontre régulièrement des étudiants qui pensent avoir « un problème » alors qu’ils traversent peut-être avant tout une période de transition.

Ils parlent de confusion, de ne plus savoir où ils en sont réellement, d’un sentiment de décalage entre leurs envies et la réalité. Certains ressentent une difficulté à se projeter et ne parviennent plus à communiquer aussi facilement avec leur famille. D’autres ont l’impression d’avancer sans réellement savoir si le chemin qu’ils suivent leur correspond.

Dans ce contexte, une phrase que j’ai entendue récemment m’a profondément marquée : « Tu n’es pas perdu, tu es en période de transition.« 

Cela représente tellement bien cette idée! Je crois que beaucoup de jeunes adultes gagneraient à entendre de tels mots. Parce qu’il existe une différence importante entre se sentir définitivement perdu et traverser une période où l’identité bouge, hésite, cherche de nouveaux appuis. De l’intérieur, ces expériences peuvent parfois se ressembler. Pourtant, elles n’ont pas du tout la même signification.

Entre attentes extérieures et écoute de soi

Dans l’Approche Centrée sur la Personne, il ne s’agit pas de dire à quelqu’un quel chemin il devrait prendre. Il s’agit plutôt de créer un espace suffisamment sécurisant pour que la personne puisse progressivement entendre ce qui émerge en elle, à son rythme, sans pression ni jugement.

Beaucoup d’étudiants avancent dans un parcours déjà largement tracé : réussir, choisir une orientation cohérente, avancer « dans les temps » (parce « qu’il faut rester finançable »), construire un projet clair pour l’avenir. Ces repères peuvent être soutenants, mais ils laissent parfois peu de place à une autre question pourtant essentielle : qu’est-ce qui est profondément juste pour moi ?

Or, il n’est pas toujours simple de s’arrêter suffisamment pour entendre cela.

Certaines périodes de doute ou de flottement peuvent alors apparaître lorsque quelque chose, intérieurement, cherche à être davantage aligné avec soi-même plutôt qu’uniquement avec les attentes extérieures ou les trajectoires considérées comme normales.

J’aime à penser que l’on peut précisément s’offrir un espace pour ce travail-là, où il devient possible d’explorer ses ressentis, ses aspirations, ses hésitations, sans devoir immédiatement produire une réponse ou une décision.

Et peut-être qu’au cœur de ces années universitaires si intenses se trouve aussi ceci : apprendre progressivement à construire une vie qui ait du sens pour soi.

1 – Bridges, W. (2024). Les transitions de vie : Comment s’adapter aux tournants de notre existence. Dunod.

Livres de William Bridges : bibliographie – Dunod